Haïti : l’État abandonne la population aux dangers des médicaments vendus dans les rues

Alors que des comprimés sont écoulés quotidiennement dans les rues, parfois sans garantie de qualité, de provenance ou de date de péremption, l’État haïtien laisse la population exposée à un danger sanitaire majeur. Entre vendeurs ambulants qui s’improvisent prescripteurs, médicaments potentiellement dangereux et absence de contrôle effectif, les autorités sont interpellées pour leur incapacité à garantir le droit fondamental à la santé.

Illustration/ Principal News 

En Haïti, se procurer des médicaments dans la rue est devenu une pratique courante pour une partie de la population. Dans les marchés, sur les trottoirs et dans les espaces publics, des vendeurs ambulants proposent différents comprimés aux passants, souvent sans ordonnance, sans diagnostic médical et sans garantie que les produits respectent les normes sanitaires.

Cette situation, qui traduit également les difficultés d’accès aux soins dans le pays, expose les citoyens à des risques considérables. Des vendeurs prétendent connaître les maladies et orientent les acheteurs vers des médicaments en fonction des symptômes qu’ils décrivent. Ils se substituent ainsi, dans certains cas, aux professionnels de santé, sans disposer nécessairement des qualifications requises.

Derrière cette réalité se dessine une grave défaillance de l’État, chargé de réglementer le marché pharmaceutique, de contrôler la qualité des médicaments et de protéger la population contre les produits dangereux.

L’État face à une défaillance sanitaire préoccupante

Comment des médicaments peuvent-ils être vendus dans les rues sans contrôle apparent de leur provenance, de leur conservation ou de leur date de péremption ?

Comment des vendeurs non qualifiés peuvent-ils prétendre diagnostiquer des maladies et recommander des traitements sans que les autorités sanitaires interviennent efficacement ?

Ces questions mettent en lumière les limites des mécanismes de surveillance et de contrôle du secteur pharmaceutique en Haïti.

Le Ministère de la Santé publique et de la Population (MSPP) est pourtant l'institution chargée de formuler et d'exécuter la politique nationale de santé publique. Ses attributions comprennent notamment la régulation et le contrôle des activités publiques et privées relevant de son domaine, ainsi que l'application des normes sanitaires relatives aux produits pharmaceutiques.

En laissant se développer un marché informel de médicaments dont la qualité n'est pas toujours garantie, l'État expose les citoyens à des risques évitables et manque à ses responsabilités de protection sanitaire.

Il ne suffit pas de reconnaître le droit à la santé dans les textes. Encore faut-il mettre en place les moyens nécessaires pour en assurer le respect dans la vie quotidienne.

Des médicaments de qualité douteuse, un danger documenté

Le danger lié à la vente informelle de médicaments en Haïti n'est pas une simple inquiétude théorique.

Une étude scientifique publiée en juillet 2020 dans la revue Antibiotics, intitulée « Substandard Quality of the Antimicrobials Sold in the Street Markets in Haiti », a analysé des médicaments antimicrobiens achetés dans 28 marchés de Port-au-Prince.

Les chercheurs ont examiné 196 emballages contenant différents antimicrobiens. Pour six des onze types de médicaments analysés, aucun des comprimés ou contenus de capsules examinés ne présentait une correspondance spectrale suffisante avec le médicament authentique de référence.

Ces résultats suggèrent que certains produits vendus sur les marchés pouvaient ne pas contenir le médicament indiqué sur leur étiquette ou contenir un produit dégradé.

L'étude a également relevé que des antibiotiques nécessitant une prescription médicale étaient librement accessibles dans ces marchés.

Ces données démontrent que la circulation de médicaments de qualité douteuse constitue un problème documenté en Haïti. Elles soulignent également l'urgence de renforcer les contrôles sur les produits pharmaceutiques.

Des vendeurs ambulants qui s'improvisent médecins

La vente de médicaments dans les rues s'accompagne parfois d'une pratique particulièrement préoccupante : les vendeurs prétendent connaître les pathologies et proposent des traitements sans examen médical.

Or, un symptôme ne permet pas toujours d'identifier une maladie avec certitude.

Une fièvre, des douleurs abdominales, des brûlures urinaires ou des maux de tête peuvent avoir différentes causes et nécessiter des traitements distincts.

En se fiant aux conseils d'un vendeur non qualifié, le patient risque de prendre un médicament inadapté, de retarder une consultation ou d'aggraver son état de santé.

L'utilisation incorrecte des antibiotiques représente un risque supplémentaire. Un traitement mal choisi ou pris à une dose inappropriée peut favoriser la résistance aux antimicrobiens, rendant certaines infections plus difficiles à traiter.

L'État ne peut ignorer cette réalité alors que la santé de milliers de citoyens est potentiellement en jeu.

Le droit à la santé : une obligation constitutionnelle de l'État

La Constitution haïtienne de 1987 amendée consacre explicitement le droit à la santé.

L'article 19 dispose :

« L'État a l'impérieuse obligation de garantir le droit à la vie, à la santé, au respect de la personne humaine, à tous les citoyens sans distinction, conformément à la Déclaration Universelle des Droits de l'Homme. »

L'article 23 précise que l'État est tenu d'assurer à tous les citoyens, dans toutes les collectivités territoriales, les moyens appropriés pour garantir la protection, le maintien et le rétablissement de leur santé.

Ces dispositions imposent aux autorités publiques une responsabilité fondamentale : protéger la population contre les risques sanitaires et mettre en place les conditions nécessaires à l'accès aux soins.

Le droit à la santé ne signifie pas uniquement la possibilité de consulter un médecin ou d'être hospitalisé. Il implique également l'accès à des médicaments sûrs, efficaces et de qualité.

En laissant prospérer un marché informel de médicaments sans contrôle suffisamment efficace, les autorités compromettent la réalisation de ce droit.

Une législation pharmaceutique que l'État doit faire respecter

La législation haïtienne encadre la vente et la distribution des médicaments.

La loi du 10 août 1955 relative à la vente des substances vénéneuses, des sulfamides et des antibiotiques prévoit notamment, en son article 19, que la vente de ces produits ne peut être effectuée que par les pharmaciens et sur ordonnance des professionnels autorisés, sous réserve des exceptions prévues par la loi.

Cette disposition montre que la vente de certains médicaments est une activité réglementée qui ne peut être abandonnée à des personnes dépourvues de qualifications et d'autorisation.

Le MSPP dispose également de structures compétentes, notamment la Direction de la Pharmacie, du Médicament et de la Médecine traditionnelle, chargée de missions liées à la réglementation et au contrôle des produits pharmaceutiques.

La question est donc celle de l'application effective des règles existantes.

À quoi servent les lois et les institutions si des médicaments potentiellement dangereux peuvent continuer à circuler dans les rues sans contrôle efficace ?

Une population vulnérable face à l'abandon des autorités

Les difficultés économiques, le coût des consultations médicales, l'insuffisance des infrastructures sanitaires et l'indisponibilité de certains médicaments dans les structures de santé peuvent pousser les citoyens à se tourner vers les vendeurs ambulants.

Cette réalité ne doit cependant pas servir à justifier l'inaction des autorités.

Au contraire, elle devrait les inciter à renforcer les services de santé, à améliorer l'accès aux médicaments essentiels et à combattre les circuits de distribution non réglementés.

La population ne devrait pas être contrainte de choisir entre renoncer à un traitement et acheter des comprimés dont elle ignore la provenance et la qualité.

L'accès aux médicaments doit être garanti dans des conditions qui protègent la santé des citoyens, et non dans un système où la recherche d'un traitement peut elle-même devenir une source de danger.

L'État appelé à assumer ses responsabilités

Face à cette situation, les autorités sanitaires sont appelées à prendre des mesures concrètes pour protéger la population.

Cela implique notamment de renforcer les inspections, de lutter contre la vente illégale de médicaments, de contrôler les circuits d'importation et de distribution, de retirer du marché les produits dangereux et de sanctionner les infractions conformément à la législation.

Une campagne nationale de sensibilisation devrait également informer les citoyens des risques liés à l'achat de médicaments dans la rue et à l'automédication.

Mais ces mesures ne seront efficaces que si elles s'accompagnent d'un véritable effort pour améliorer l'accès aux soins et aux médicaments essentiels.

La protection de la santé publique ne peut être laissée au hasard. Elle constitue une obligation de l'État envers ses citoyens.

En Haïti, la vente de médicaments dans les rues, sans garantie de qualité et parfois sous les conseils de vendeurs non qualifiés, révèle une situation qui exige une réponse urgente des autorités.

Lorsque les citoyens sont exposés à des produits pharmaceutiques potentiellement dangereux faute de contrôle effectif, c'est bien la responsabilité de l'État qui est engagée.

Le droit à la santé ne doit pas rester une simple promesse constitutionnelle. Il doit devenir une réalité pour chaque Haïtien.

Par : Vital NICOLAS 

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